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LE TAUREAU DE COMBAT MODERNE: TOUT FOUT LE CAMP !

          Chers collègues et amis

          Lorsque Gérard C. alias Pollito m’a suggéré de proposer à Claude Giraud, un mano a mano pour cette réunion de l’AFCT sur le thème du taureau de combat moderne, je me suis demandé ce que j’allais lui répondre, car je ne suis sûrement pas le plus qualifié.  Pas question pour moi de rivaliser avec ces titans de la culture taurine tels qu’ils se pressent dans cette salle et qui font le charme de notre aimable société. Il n’empêche, Jean Yves Bauchu dit gentiment de moi que je suis un reboussier ! En langage d'Oc un reboussier est pour ce qui est contre et contre ce qui est pour...c’est à dire en fait une sorte d’emmerdeur ! Ce statut particulier que je ne récuse d’ailleurs pas, autorise à défaut, d’avoir des convictions et de les défendre. N’attendez donc de moi nul déballage d’érudition, mais plutôt l’expression d’une certaine irritation liée notamment à ma double casquette d’aficionadospectateur et de cochondepayant. Je vous laisse donc juge des raisons qui entretiennent mon caractère atrabilaire. 

           C'est ainsi qu'en avril 2002 me trouvant à Séville, pour la feria,  j'écrivais dans la défunte revue l'Echo du Callejon, un billet intitulé Carnet de voyages, dans lequel, excusez moi de me citer, je disais ceci :  "Je ne vais pas vous parler des toros ce n'est pas mon job, mais simplement vous dire que cette année ils étaient particulièrement faiblards, c'est à dire imprévisibles et vicieux, du genre à vouloir vous bricoler la fémorale. C'est un de ces Garcigrande qui a infligé à Enrique Ponce sa première cornada: 35 cm dans la cuisse gauche..."

          Puis je rapportais les critiques très acerbes de la presse spécialisée : "Cette fête est une ruine" (Antonio Lorca pour El Pais); Manolo Grosso (dans El Mundo) y allait d'un coup de louche supplémentaire afeitado mis à part, ce qui arrive c'est que quelques éleveurs ont renoncé à rechercher un authentique toro de combat pour se fixer l'objectif de faire plaisir aux matadors avec un produit hybride qui n'a rien à voir avec le toro bravo et Carlos Crivell enfonçait le clou : la feria est dans l'impasse; nous appelons à ce que change le système corrompu qui domine la fiesta....                   

          Vous pourriez penser que je n'ai pas eu de chance.... Hélas, l'année suivante, on prend les mêmes et on recommence : Dans une chronique que j'intitule : les avatars du Dr Sabio, j'écris : "Cette année 2003 est un cru particulièrement nullissime, exception faite de la miurada que j'ai loupé. Si vous affectionnez le bovidé placide, les mouchoirs verts et les interminables corridas à rallonge, alors pas d'hésitation c'est Séville qu'il vous faut. Vous pourrez y admirer les prestations de forts beaux cabestros, pleins de bonne volonté mais cependant trahis par un vaquero dépassé par l'ampleur de sa tâche."

          La presse locale sera encore plus vache que moi, si j'ose dire, en allant même jusqu'à titrer sur el fracaso de los cabestros...

          Obstiné et refusant de céder au découragement je continue de poursuivre ma cure taurine Sévillane annuelle tout en faisant deux incursions à Jerez ou je dois vous dire que les toros y sont peu ou prou du même tonneau qu'à Séville. 

          Et me revoilà à la Maestranza le 03 mai 2009. Cette fois ci je suis  en compagnie d'un expert, rien de moins que cet excellent Pollito. Je suis bien aise qu'il soit ici présent car il ne va pas pouvoir faire autrement que de confirmer la suite de mes propos même si je sais qu’il brûle d’envie de me contredire !              

          D'emblée nous allons toucher le fond ...

          Pour nous mettre en jambes  nous avons à l'affiche un lot de Jandilla de la pire espèce. Le premier spécimen de Castella, fait un petit tour de ruedo, prend une esquisse de pique, une paire de banderilles et vient s'affaler au centre de la piste, agonisant ... Il est puntillé sur place. La suite sera à l'avenant pas pire mais guère mieux. A Vic ou à Ceret nous eussions assisté probablement à une émeute ou quelque chose d'approchant ... Ici rien de tel, le public qu'on dit très connaisseur est vraiment très très cool...       Donc, à part quelques exceptions heureuses, nous avons durant toute la semaine assisté au déprimant spectacle d'un défilé quotidien de toros, afeités (personne ne proteste), poussifs, pratiquement non piqués, faibles des antérieurs, reniflant le sable à tout bout de champ, pissant des litres et des litres (encore une spécialité Sévillane, bien mystérieuse, qui n'a sans doute rien à voir avec la consommation de la manzanilla... J'ai plusieurs fois questionné des vétérinaires taurins à ce sujet, je n'ai obtenu d'eux que des réponses évasives) et pour faire bonne mesure je ne parle pas des animaux boiteux ou impropres au combat qui nous ont valu un festival de foulards verts! 

          Paradoxalement beaucoup de picadores sont désarçonnés ... Je vous vois venir. Vous allez me dire ... tu vois bien Sabio, tu exagères encore une fois, ces toros sont excellents, vois comme ils poussent fort, ils mettent les chevaux en l'air...!               A cela je réponds, sans preuves je l'admets, mais sans doute parce que j'ai très mauvais esprit, que je soupçonne cette cavalerie d'être intentionnellement trop légère, histoire de pimenter le spectacle et de  persuader  les spectateurs de la qualité des toros ...une combine parmi d’autres… !              Reconnaissons toutefois qu'on ne saurait parler de sinécure, j'ai vu au moins deux figuras se faire prendre, outre Enrique Ponce déjà nommé (cornada du Scarpa), Ortega Cano (fracture du poignet)...faibles ou forts les toros de lidia sont toujours dangereux, c'est une évidence!               

          Quoi qu'il en soit Antonio Lorca, qui est Sevillan et patron de la rubrique taurine d'El Pais, donne la tonalité dans un article du 02 juin 2009 : "Le scandale de la décadence poursuit depuis quelque temps le toro bravo. Cette année encore la féria de Séville en avril et celle de la San Isidro en mai ont été témoin du triste spectacle d'un animal jadis puissant et féroce qui n'est plus qu'une créature impotente, infirme, épuisée et parfois douce comme le miel, dont on a pressé jusqu'à la dernière goutte d'ardeur, de race et de bravoure. Tel est le protagoniste de la corrida moderne, celui qu'ont réussi à imposer les toreros vedettes et qui apparaît aujourd'hui comme le principal ennemi de la corrida." En d'autres termes, si l'on continue ainsi c'est le toro lui même qui va tuer la corrida...!                  

          Ces déclarations, auxquelles je souscris pour l'essentiel, ne valent pas que des amis à Lorca, qui pour ses contradicteurs ne serait ni plus ni moins qu'une sorte de  cheval de Troie des anti taurins. C'est en tout cas la position sans surprise, affichée chez nous par André Viard (Congrès de l'AFCT, Bordeaux, 2009) et en Espagne par Alfredo Arevalo directeur de la revue 6 toros6, dont la devise semble être  tout va très bien madame la marquise, et qui balance son venin, allant jusqu'à traiter Lorca, d'imposteur et stigmatiser la répugnante rubrique taurine d'El Pais...! Ces critiques me paraissent si excessives  qu'elles en deviennent insignifiantes comme disait ce bon  monsieur de Talleyrand....               

          Pour autant les faits sont là : si rien ne change, la dérive insidieuse du tercio de pique, vers ce qui est de plus en plus une sorte de simulacre, (quand ce n'est pas à l'inverse un massacre programmé) n'annonce rien de bon.  J'y vois personnellement une évolution inquiétante qui donne d'autant plus de relief aux observations désabusées de Lorca sur les caractéristiques du toro bravo actuel.               

          Si l'on met à part quelques poches de résistance, cet affadissement général engendre une perte des repères qui explique par exemple cet engouement très tendance pour l'indulto (30 au total pour la France et l'Espagne en 2008). En fait à bien y regarder il n'y en a que deux qui concernent des arènes de première catégorie ou assimilée: Barcelone (Jose Tomas) et Dax (Miguel Angel Perera). Il y a aussi celui, assez surprenant, de Javier Conde à Nîmes en 2009.               

          Il n'empêche le pli est pris... pour deux raisons je pense: la première est liée à la percée de la pensée supposée correcte dans l'inconscient collectif  et donc dans celui de certains aficionados, selon laquelle, l'animal aussi doit avoir sa chance...                  

          La seconde est la conséquence directe de la médiocrité de nombre   de corridas qui fait que la moindre embellie entraine des réactions d'enthousiasme totalement disproportionnées. J'ai été à la fois témoin et acteur de l'indulto de ce brave  Desgarbado à Dax en 2008. Comme 90% du public je me suis époumoné, j'y suis même allé de ma petite chronique...et pourtant à bien y réfléchir, les docteurs de la loi avaient raison...ce toro qui avait été inexistant au premier et deuxième tercio, il ne s'est révélé qu'à la muleta, ne méritait  pas d'être  grâcié.                

          S'il l'a été c'est sans doute parce que les deux protagonistes ont réussi, dans le troisième tercio, par les hasards d'une mystérieuse alchimie à transmettre aux 8000 personnes présentes ce soir là, une allégresse semblable à celle que j'avais observé à Bogota lors de la corrida d'adieu de César Rincon, allégresse qui s'est transformée en un inextinguible désir d'indulto s'apparentant à une sorte d'orgasme collectif.                

          C'est ainsi, qu'à contrecœur et pour éviter de possibles troubles à l'ordre public, (on se souvient d'une bronca qui avait bien failli déraper à Nîmes au motif que la présidence avait refusé une deuxième oreille méritée à El Juli) le président a pris la sage décision de sortir le foulard orange!              

          A propos d'oreille il en est une, un peu trop complaisante à mon humble avis, que certaines figuras semblent tendre en direction d'impardonnables dérives du business: je veux parler des corridas velcro, sin sangre, organisées à Las Vegas par le regrettable impresario mexicain Don Bull, alias Pedro Haces Barba.                

          Je vous suggère pour votre édification personnelle, si vous ne l'avez déjà fait, d'aller vous promener sur le site web de Don Bull Productions. Vous y apprendrez que le 25 octobre 2009, Ortega Cano, Pizarro et El Capea ont triomphé, mais oui, devant des bestiaux de Lebrija.  La corrida a été plus esthétique que la veille, ou Javier Conde et Juan Jose Padilla se sont fait prendre, heureusement sans gravité....On est content pour ces deux là!               

          Le même site annonce pour le 20 novembre la venue  d'Enrique Ponce qui sera accompagné de Pizarro (qui semble y prendre goût) et Alejandro Amaya. Le lendemain Ponce, que va t-il faire dans cette galère, se produira en compagnie de Luis Bolivar.                   

          Dans cette triste affaire, ou certaines figuras se perdent,  El Juli, sauve l'honneur (nous devons lui en être reconnaissant). Après un début de communication emberlificotée il va refuser clairement de prêter son nom à cette pantalonnade... Mais que penser des autres....Ce qui est fâcheux c'est que même si ce type de  phénomène reste encore marginal, il s'inscrit dans une tendance actuelle, et bien malin celui qui peut dire ou cela s'arretera.                 

          Ne sachant plus à quel saint se vouer beaucoup d'aficionados mettent alors tous leurs espoirs dans les Miuras qu'ils attendent un peu comme le messie! Malheureusement ces fiers animaux à l'instar de la plus belle fille du monde ne peuvent donner plus que ce qu'ils ont, et trop souvent victimes du syndrome gros klakson petit moteur, ils déçoivent eux aussi, malgré les torrents d'énergie déployés par le sympathique Juan Jose Padilla   généralement propulsé chef de lidia dans ces occasions.              

          Alors me direz vous...! Eh bien il y a encore un recours, ultime, en la personne de Jose Tomas qui, pour son toreo très personnel, attire à lui la fine fleur de l'aficion mondiale laquelle n'hésite pas à faire le déplacement de Barcelone (jusqu'à quand? Les aficionados n'ont probablement rien de bon à attendre des manifestations du nationalisme catalan) pour communier aux exploits de son idole. Personnellement tout en ayant un très grand respect pour l'enfant de Galapagar, j'avoue qu'il ne me transmet que fort peu de chaleur (à l'inverse d'un Juli) ce qui me vaut par conséquent d'être considéré comme un demeuré irrécupérable par les Tomasistas qui sont gens ombrageux. J'assume cet état et je laisse mon camarade Gérard s'exprimer sur ce thème pour lequel je le sais très motivé.                

          En attendant et pour terminer, n'en déplaise à Arevalo je continue de partager l'opinion de Lorca qui n'a de cesse de dénoncer les impresarii et plus généralement le mercantilisme qui gouvernent la fiesta.         

          Contrairement à l'Espagne ou le prix des places reste relativement abordable, la France persiste à afficher des tarifs scandaleusement élevés, la palme de l'indécence revenant à mon avis à Nîmes qui commence d'ailleurs, crise oblige,  à avoir du mal à remplir ses gradins! Cette politique tarifaire suicidaire contribue à écarter des arènes des jeunes générations peu argentées et assez vulnérables à la propagande démagogique des anti taurins...Ainsi l'apport de sang neuf ne se fait pas et l'aficion est  par conséquent condamnée à un vieillissement inéluctable qui n'augure rien de bon .        

        A propos de jeunes j’en connais pas mal en Espagne dans la famille de ma première épouse Julia, qui était Valencienne. Aucun, et pas plus d’ailleurs  leurs amis ne vont aux toros…..ils trouvent cela ringard et à la limite ils y voient comme des relents de Franquisme… !                  

        Je vous le dis : Hay algo podrido en el reino del toro bravo                                                                        

Dr Sabio                                                         

AFCT, Narbonne, Mars 2010