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Les avatars du Dr Sabio

LES AVATARS DU DOCTEUR SABIO

 

A LOREN !

 

J’ai cette année, sacrifié de nouveau au rituel de la feria de Séville. Sacrifié, est un bien grand mot car enfin Séville demeure toujours aussi attractive, et cette fois ci le temps y était radieux, mais est-ce parce que je deviens grincheux ? Toujours est-il que j’ai trouvé cette fois ci des motifs à critiquer : il faut dire que cette inclination me vient d’un atavisme familial ce dont je prie le lecteur de bien vouloir m’excuser.

 

Donc les Sévillans font la fête et ils ne se cachent pas... Cela signifie que si vous ne faites pas partie du clan vous êtes pour eux totalement transparent. Cette perception optique singulière n’affecte toutefois pas les cireurs de pompes, honorable corporation dans laquelle vous pourrez aisément vous faire des potes, pour peu que vous teniez absolument à remplacer ceux qui vous ont fait marron... (premier avatar) mais il faut savoir qu’ils auront une fâcheuse tendance à vous prendre pour un milliardaire texan : il y en a un qui m’a demandé 40 euros pour prix de ses services, oui parfaitement, vous m’avez bien entendu… !

 

Plus toxiques sont les revendeurs de places et les faux prophètes de tous poils toujours à la recherche de quelque con riche à plumer (sic). N’en doutez pas, ces deux catégories socio professionnelles manifesteront à votre égard une remarquable sollicitude...J’allais oublier les incontournables Gitanes vendeuses d’œillets qui vous tombent sur le paletot comme un vol de gerfauts, cela se passe généralement aux alentours de la cathédrale ou des arènes ... ! Un conseil : marchez d’un pas rapide la mine soucieuse, sinon vous êtes bon comme la Romaine. Si vous refusez leur camelote gare aux anathèmes ...

 

Et pendant ce temps là me direz vous ? Et bien les autochtones se livrent à leurs plaisirs narcissiques favoris qui consistent notamment à s’exhiber sur de rutilants attelages, calèches, cabriolets et autres phaétons, fringués façon  Noces de Figaro, et à s’auto recevoir dans quelque caseta privée à grand renfort de manzanilla, wiski (prononcer un ouiqui, des ouiquisse), tapas, sevillanas, puros et petites pépées : tout cela est très sympathique. Question toros c’est nettement moins brillant et cette année 2003 est un cru particulièrement nullissime exception faite de la miurada que j’ai loupée (deuxième avatar). Si vous affectionnez le bovidé placide, les mouchoirs verts et les interminables corridas à rallonge, alors pas d’hésitation c’est Séville qu’il vous faut. Vous pourrez y admirer les prestations de forts beaux cabestros pleins de bonne volonté mais malheureusement trahis par un vaquero mal préparé à l’ampleur de sa tâche. La presse a même titré sur le  fracaso de los cabestros  vous imaginez… !

 

Et puis est arrivé le 1er Mai : au programme journée au campo, avec réception et visite de l’élevage de Lora Sangran. Superbe  cortijo niché dans des collines recouvertes d’une végétation clairsemée ou domine le chêne liège. Notre guide est un cavalier ténébreux du genre balèze. J’ai oublié son nom, disons qu’il s’appelle Pepe. On s’entasse dans deux grandes remorques surélevées tirées par des tracteurs, et nous voilà partis crapahuter dans la nature. Pepe, très classe, caracole sur son cheval blanc ; dans un Français des plus convenables (il a été Légionnaire chez nous) il nous fournit toutes les explications utiles. Il fume cigarette sur cigarette... incroyable, une vraie cheminée ! à un moment, arguant de ma qualité de médecin, je vais le voir et lui fais la remarque : d’accord  me dit-il  mais je sais que je ne mourrai pas en accouchant... ! : Point de vue défendable, je n’insiste pas.

 

Bueno, nous voila de retour au cortijo, tournée générale de manzanilla, et c’est l’heure de la tienta. Je vais pour m’asseoir sur les gradins, mais Loren m’agrippe par le bras et me dit : non non, toi tu viens avec nous, en bas. Bon d’accord, pas de lézard me dis-je et je vais m’installer sagement derrière les planches : au programme deux vaches, un picador et quatre toreros : deux jeunes Sévillans, l’ami Patrick Varin et Loren. Exit la première vache, je rêvasse. La seconde, une bête de deux ans, astafinada, avec des cornes de 25 cm, de véritables dagues, me sort de ma torpeur : Elle déboule dans le ruedo à la vitesse d’un train express, de quoi faire pâlir un cheminot gréviste, en meuglant comme une cinglée... œil noir, mufle dilaté, l’expression  vacharde lui va comme un gant. Bing elle va au cheval, et elle y retourne, pas feignante pour deux sous …Il s’ensuit un spectacle taurin de bonne facture chacun y allant de sa petite faena ; c’est à présent aux amateurs de s’essayer…la bestiole a encore du gaz, elle continue de charger infatigable !

 

Je regarde ma montre c’est bientôt l’heure de la bouffe, j’amorce un repli stratégique. Du ruedo Loren me hèle : viens !.... déconne pas, je dis, j’ai mal à la jambe….  Oui oui tout le monde dit ça, viens on va faire  al alimon. Il est tellement insistant tellement convaincant que je cède, avec cependant le sentiment très fort que je suis en train de faire une connerie…. me voilà dans le ruedo

 

Pour ceux qui ne savent pas, al alimon  consiste à tenir une cape à deux et à faire passer le bicho au milieu. Je suis à droite, Loren à gauche. Premier coup olé, deuxième coup ça passe, troisième coup j’ai un mauvais feeling…trop tard, même pas le temps de me barrer, je sens une force mauvaise qui bricole mon arrière gauche, ça va très vite, j’entends mon jean’s qui se déchire :  merde me dis-je, elle me baise mon Boss, et tout d’un coup, horreur…. je me retrouve les deux pieds dans le vide, assis sur la tête de l’herbivore qui commence à me balader, avec entre les deux cuisses, la corne droite qui me tangente le service trois pièces…Vous voyez le truc ? Avouez que pour un avatar c’est un avatar !  Que fais tu là Sabio ? Misère… et dire qu’il y a un mois j’écrivais dans l’Echo, un papier sur les cornadas de la fesse… !

 

Je me tortille et mon poids doit quand même lui en mettre un sérieux coup à ses muscles cervicaux, elle baisse la tête et me dépose au sol, ce doit être d’une grande beauté plastique : je me retourne, nous sommes face à face, réflexe je lui empoigne les cornes de toutes mes forces. Scène de domination totale. Patrick et les autres écourtent cet instant de grâce ils accourent, me dégagent, ils écartent la bestiole, on m’examine, incrédule, je suis intact, une vague éraflure sur la fesse gauche, mon étui à cigare porte une glorieuse marque mais un de mes H.Upmann Magnum 46 est fracturé. On me congratule, on m’appelle Maestro, je suis un peu la reine d’un jour, je pense en moi-même  Sabio tu as vraiment le cul bordé de moules… ! J’ai maintenant un beau certificat de cornada dédicacé par mes copains toreros que je songe à faire encadrer, mais ce n’est pas demain la veille que l’on me reverra  tienter  une vache de deux ans…parole de Sabio. !

 

Pour terminer je voudrais adresser mes remerciements à Patrick VARIN, Matador de toro, à qui je dois aujourd’hui l’intégrité de ma fesse gauche et du reste, ainsi qu’à notre cher ZOCATO qui a assuré, en grand professionnel, la couverture médiatique de l’événement.

 

 

Paris le 21/06/2003

L’Echo du Callejon

Docteur SABIO