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Des toreros de légende : la dynastie Silveti

 

 

EL TIGRE DE GUANAJUATO

 

 

Le fondateur de la lignée, Juan Silveti Mañon, est un personnage hors du commun, qui incarne à merveille le  Mexique révolutionnaire. Celui qui sera surtout connu comme El Tigre de Guanajuato nait le 8 mars 1893 dans la sublime capitale de l’état du même nom. Ses parents le destinent à la prêtrise! Ils seront déçus, son séjour au séminaire n’ira pas à son terme. De fait, Juan manifeste beaucoup plus de dispositions dans le maniement des épées et autres banderilles que dans celui du goupillon.

 

Il rôde du côté des abattoirs… En 1912 on le retrouve banderillero dans diverses cuadrillas. En 1913 il revêt pour la première fois l’habit de lumière pour une novillada à Celaya, mais c’est le 16 janvier 1916 qu’il fait ses vrais débuts. 

 

Annoncé comme el Belmonte Mexicano il reçoit l’alternative dans la capitale à El Toreo de Cuatro Caminos, des mains de Luis Freg Castro* devant des toros de Piedras Negras. La témérité dont il témoigne ce jour, lui vaut le nouveau surnom de Juan sin miedo

 

Il confirme quatre mois plus tard à Barcelone ou il retrouve le même Luis Freg pour des toros de Perez de la Concha. Quinze jours après il est à Valence ou il se joue la vie devant Jilguero un  Palha. Victime, à la mise à mort d’une gravissime cornada du thorax il est transporté mourant à l’infirmerie ou à défaut d’une réanimation digne de ce nom, il y reçoit l’extrême onction.

 

Le chef de la gare toute proche, qui est un aficionado et un ami, interdira aux trains de siffler pour ne pas troubler l’agonie de Juan. Mais ce dernier a la vie chevillée au corps. Contre toute attente, il se remet faisant de lui   El Resucitado

 

En vérité cet homme est un incroyable dur à cuire qui va survivre à pas moins de 32 cornadas (ce qui en dit long sur son engagement et son style!) 4 blessures par balle, et deux coups de couteau…!

 

Le 8 avril 1917 El Gallo le confirme à Las Ventas de Madrid, il est gravement blessé à l’aisselle droite. Il va toréer au total 25 fois en Espagne sans y déclencher toutefois l’hystérie qu’il suscite chez lui ou il électrise littéralement les foules. Il multiplie les traversées de l’Atlantique et il obtiendra finalement son meilleur succès de ce côté ci, le 8 octobre 1922, coupant à Madrid devant un Villagodio. Il regagne peu après et définitivement le Mexique qui connait une époque particulièrement violente de son histoire: entre 1913 et 1928 ce sont trois présidents qui vont être assassinés, dans l’ordre, Francisco Madero, Venustiano Carranza et Alvaro Obregon , Emiliano Zapata étant victime quant à lui  d’un colonel à la solde de Carranza et Pancho Villa tombant sous les balles des tueurs d’Obregon! 

 

C’est dans ce contexte que Juan Silveti, qui est un idéaliste, met ses convictions politiques au service de la révolution. Il est capitaine dans l’armée de Pancho Villa, et décoré à plusieurs reprises. Après l’assassinat de ce dernier en 1923, il prend fait et cause pour Plutarco Elias Calles, (créateur de l’actuel PRI*),  lequel va devenir président l’année suivante. Il n’hésite pas à faire broder sur sa muleta en grandes lettres jaunes un vibrant viva Calles..! 

 

Son tempérament rude et fougueux va inévitablement  lui valoir quelques ennuis. En 1929 il se trouve pris dans une fusillade à Huamantla (Tlaxacala) au cours de laquelle il tue trois soldats du parti adverse. L’affaire est sérieuse  et Calles lui donne l’ordre de quitter le pays pour se mettre à l’abri des poursuites. 

 

Il se réfugie en Colombie pour huit longues années, le temps que les choses se tassent. Il semblerait qu’il y soit devenu général dans l’armée, mais on manque de précisions sur ce point. Ce qui est sûr en revanche c’est qu’il continue de toréer non seulement en Colombie mais aussi au Venezuela et au Pérou.

 

Il finit par bénéficier d’une amnistie et rentre au Mexique. Reconnu lors d’une corrida à El Toreo, à laquelle il est venu assister en spectateur, la foule lui fait un accueil indescriptible…Porté en triomphe il doit faire cinq tours d’honneur! 

 

Le voici parti sillonner de nouveau le pays ou sa seule présence suscite l’enthousiasme populaire et cela jusqu’à la date de ses adieux le 10 mai 1942. Il termine comme il a commencé à El Toreo devant des bêtes de Piedras Negras. Il partage ce jour là l’affiche avec Carlos Vera, Paco Gorraez et la Déesse blonde  Conchita Cintron. 

 

Cette extraordinaire personnalité fait incontestablement de lui le plus Mexicain des toreros de ce pays. Héritier de la plus pure tradition du Charro*, il arbore fièrement le costume traditionnel des cavaliers du Bajio* avec le grand sombrero de feutre noir brodé de têtes de morts en argent et le gilet décoré des motifs du calendrier Aztèque. Sa grosse mèche sur le front (El hombre del Mechon) son éternel cigare aux lèvres le pistolet à la ceinture, ainsi le voit-on déambuler en tous lieux avec prestance et orgueil. 

 

Il aime le pulque*, les combats de coqs, les chevaux et les femmes, surtout les blondes! 

 

On raconte qu’il était tombé amoureux de l’actrice Espagnole Celia Montalban avec laquelle il entretenait une relation passionnée. Un soir que l’on donnait à Madrid une représentation de Don Juan Tenorio, il se rendit au théâtre. Vêtue de novice Celia donnait la réplique au séducteur quand soudain El Tigre apparu sur la scène, étreignit sa maitresse, se tourna vers le public et proclama avant de l’entrainer et disparaître: Ici il n’y pas un autre Don Juan que moi…!  

 

En fait il y a chez lui deux personnalités: celle de l’homme bien élevé, cultivé qui ne déteste pas prendre la plume à l’occasion, réminiscence de son passage au séminaire, et celle du macho vantard, noceur, bagarreur, coureur de jupons, grand cœur, capable d’invraisemblables prouesses, ami de tous, qui de sa voie éraillée et profonde donnait du manito*à tout un chacun, et jouait les imbéciles en se faisant passer pour un vulgaire peon.  

 

Il n’aimait rien tant que le danger qu’il affrontait avec volupté sous toutes ses formes, non seulement devant les toros mais aussi sur la route ou il roulait à tombeau ouvert ou dans les airs aux commandes d’un coucou…!

 

Ainsi gagnait-il la sympathie et les acclamations de son peuple qui en retour s’identifiait à lui…

 

Avec son look et ses manières brutales, arrogantes et grossières  il détonnait dans le milieu taurin mexicain à côté des toreros gringalets parfumés et manucurés de la capitale. De fait il appartenait à cette race de rudes capitaines de cuadrillas qui ne faisaient pas de sport, ne jouaient pas au fronton mais affrontaient des bêtes de 5 ans et de plus de 500 kg dont les cornes naturelles ignoraient l'afeitado.

 

Nestor Lujan, critique gastronomique et taurin espagnol, donne une vision pittoresque de Juan Silveti le définissant comme  quelqu’un d’une terrible efficacité, vaillant, mal coiffé et mélodramatique, d’un courage tropical et aveugle…! 

 

Don Ventura est plus sévère: bronzé et lippu, il avait plus de personnalité physique qu’artistique. Les toros l’emportèrent plus souvent que le Tigre, à en juger par le nombre de coups de corne qu’il reçu. 

 

Dans un entretien au journaliste Rafael Morales (El Clarin) Silveti se confie. Il se définit ainsi: Je n’étais pas un torero très technique, je changeais de jambe avec des demi véroniques et des muletazos de la main droite pour terminer la série. Je tuais bien, et avec tout ça je dominais les toros. Dominer c’était vraiment ma grande préoccupation. Les bons toros ça se passait bien, mais pas toujours. Le truc c’est de savoir les lidier tous! Les dominer les matadors actuels ne le font pas bien, si je mets à part les toreros à cheval.  

            

A la fin de sa vie il est rattrapé par les ennuis de santé. Sa blessure de Valence se rappelle à lui. En dépit de cela il continuait  à vivre avec la fiesta et pour la fiesta à laquelle il avait donné son sang, ses illusions et pour finir une dynastie de fils et petits fils toreros

 

La mort avec laquelle il avait flirté si souvent pendant tant d’années va le prendre, presque par surprise, le soir du lundi 10 septembre 1956. On le conduit à l’hôpital militaire de Mexico ou il rend l’âme le lendemain, laissant son peuple dans la douleur et l’affliction, ce peuple pour qui il était devenu une idole, un torero de légende, un symbole de la mexicanité, ce peuple qui lui avait donné un surnom qu’il aimait bien: El Meco, c’est ainsi qu’on désigne la bas les indiens rebelles.

 

On peut voir aujourd’hui sa statue avec celles d’autres gloires du ruedo à l’entrée de la Monumental de Mexico. 

        

 

 

 

           

                                                           Paris le 14/10/2009

                                                                EL QUITE

                                                             Dr J SALOMON

                                                                       AFCT

 

 

 

 

 

 

*Luis Freg: Juan Silveti apparaît presque comme un enfant de choeur à côté de son parrain d'alternative Luis Freg. Ce dernier meurt noyé accidentellement à 42 ans, alors qu'il portait secours à un enfant. Durant les 24 années que durera sa carrière il va survivre à 72 cornadas qui lui vaudront 110 cicatrices (et six extrèmes onctions). Son corps était, parait-il, semblable à une carte routière!

 

*PRI: Parti Révolutionnaire Institutionnel.

 

*Charro: Désigne ce qui se rapporte aux cavaliers traditionnels du Bajio

 

*Bajio: Centre du Mexique comprenant les états de Guanajuato et Queretaro

 

*Pulque: Boisson laiteuse à 3% d’alcool obtenue à partir du suc de l’agave. Se consomme dans les Pulquerias traditionnellement interdites aux femmes, aux curés et aux chiens!

 

*Manito: syn: amigo, compañero, hermanito..

 

 

Voir aussi:

 

* Tauromachies en Amérique du sud. Jean Ortiz; Atlantica, 2004

* Figuras du XXème siècle. Paco Agueda; Cultures Sud, 2005

* entretorosypoemas.com